VERSION RESTAURÉe 8k

PAR SIMON BROOK

Le Mahabharata occupe une place tout à fait unique dans la filmographie de mon père, Peter Brook, et dans la grande histoire du cinéma. Mais pouvait-il en être autrement lorsqu’il s’agit de s’attaquer au Mahabharata ? Un récit au fondement même de la mythologie, de la religion, de l’histoire et de la pensée indiennes ; un texte quinze fois plus long que la Bible !


Cette œuvre monumentale explore les relations complexes entre guerre, éthique et pouvoir. Bien plus qu’un simple récit, c’est une épopée intemporelle qui met en lumière les dilemmes et les conséquences dévastatrices des choix humains. Sur plusieurs générations, cette histoire raconte la descente aux enfers de deux branches d’une même famille, emportées dans un conflit fratricide acharné, semant mort et destruction à grande échelle.


Le Mahabharata tient également une place toute particulière dans mes souvenirs et dans mon cœur. Adolescent, j’ai eu le privilège d’accompagner mon père et Jean-Claude Carrière, son co-scénariste, lors de leurs premiers voyages de recherche en Inde, en tant que « photographe officiel ». J’ai pu être témoin de leur processus créatif alors qu’ils s’imprégnaient de cette culture et esquissaient les contours de leur future pièce. Ces voyages furent fascinants pour nous tous, mais une question est longtemps restée sans réponse : comment réduire le plus long livre du monde à une durée adaptée à la scène ?


La pièce a finalement pris la forme d’un événement théâtral de neuf heures que le public pouvait voir en intégralité ou sur trois soirées consécutives de trois heures chacune. Le Mahabharata a connu un succès phénoménal : joué pendant plus de deux ans, sur trois continents et dans quatorze villes à guichets fermés. Ce fut un choc artistique majeur qui a marqué durablement toute une génération de spectateurs.


Si la durée du spectacle était peu commune, la distribution l’était tout autant. Fidèle à l’approche multiculturelle de mon père, les acteurs venaient du monde entier : Afrique, Japon, Indonésie, France, Grèce, Cambodge, Pologne… plus de seize nationalités réunies sur scène !


Mon père nourrissait depuis toujours le rêve d’adapter cette épopée au cinéma. Il imaginait un film de six heures — un projet fou, jugé irréalisable financièrement. Il fut donc décidé de tourner simultanément une version cinématographique de trois heures et une version télévisée de six heures.

Le Mahabharata est un film théâtral qui s’impose dès le premier plan, immergeant le spectateur dans un univers de suggestion plus que d’exposition. Sa liberté de forme lui confère une singularité rare : c’est un conte indien, tourné en anglais, dans un studio de la banlieue parisienne, avec des acteurs et une équipe cosmopolites — reflet parfait de la vision universelle de Peter Brook.


Acclamé dès sa sortie, le film fut salué pour son importance culturelle et artistique. Il reçut une ovation de vingt minutes lors de sa première au Festival du film de Venise en 1989 et sa version télévisée fut couronnée du Prix Italia et d’un Emmy Award en 1990. Aujourd’hui encore, le film conserve une force d’impact immédiate et une pertinence universelle.


Malgré sa durée inhabituelle pour l’époque (un peu moins de trois heures), Le Mahabharata rencontra un accueil enthousiaste à travers le monde et s’imposa comme une œuvre majeure du cinéma contemporain, transcendant les frontières culturelles, sociales et artistiques. Sa restauration et sa renaissance s’inscrivent dans la continuité du message d’espoir porté par le récit originel, faisant écho aux défis complexes de notre époque.


Comme cela arrive parfois, le laboratoire a fait faillite, le producteur s’est engagé sur d’autres projets, et toutes les copies 35 mm du film ont disparu. Il ne restait qu’un vieux transfert destiné à la télévision.


Cela a beaucoup peiné mon père, qui était très fier de son film et croyait en sa capacité à toucher les publics d’aujourd’hui. J’ai donc décidé de me lancer dans une mission quasi impossible : retrouver les 3.451 bobines de négatifs et de bandes sonores afin de restituer au film toute sa splendeur d’origine.


Sous ma supervision, le film a été restauré par l’incroyable équipe de passionnés de TransPerfect Media (France), avec le soutien du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC). Le négatif original a été numérisé en partenariat avec Prasad Corporation en Allemagne, à l’aide d’un scanner DFT Polar HQ, équipé d’un capteur monochrome ultra-performant de 9,3K, offrant une résolution native de 8K et une profondeur de couleur RVB en 16 bits.


Le Mahabharata est ainsi l’un des tout premiers films de patrimoine 35 mm à bénéficier d’une restauration via ce procédé d’exception. Il nous a paru tout naturel d’appliquer une technologie aussi exigeante et performante à une œuvre aussi vibrante, riche et chargée d’émotions subtiles.


 La version restaurée du Mahabharata a été présentée en septembre 2024 en compétition officielle au Festival du film de Venise.